L’ensemble des touristes est
souvent pensé comme un groupe homogène, en réalité, rien
n’est plus faux (sauf dans certains sites appropriés par
un groupe social restreint). Le Mont Saint-Michel est un
site touristique universelle, où se rencontrent des visiteurs
aux aspirations diverses. Par exemple, les habitants de
la région qui font visiter le monument à des amis de passage
n’ont pas les mêmes pratiquent ni les mêmes rythmes que
les touristes qui « font » la Normandie, en y séjournant
pendant trois semaines et en alternant les journées de repos,
et les excursions dans les lieux appartenant à leur imaginaire
(le Mont, les plages du débarquement de 1944…)
La liste suivante classe les
visiteurs du Mont Saint-Michel selon leur pratiquent touristiques
(ne pas oublier que dans chacunes de ces catégories se trouvent
des personnes venant au Mont dans un but spirituel):
Les transhumants :
La famille est originaire du
Nord de la France, de Belgique, d’Angletterre… Elle traverse
la France pour aller dans le Sud-Ouest ou en Espagne. Le
Mont est assez proche de la route pour qu’un détour soit
consenti.
Composition type : la famille,
parfois deux famille, beaucoup de bagages.
Le budget de temps est plutôt
limité. La visite peut même se réduire à un déjeuner dans
le paysage, ou à une étape de la nuit.Il n’y a pas d’errance
au moment du départ : il reste du chemin à faire. La journée
peut contenir encore une étape, à Saint Malo par exemple.
Le voyage itinérant :
Le voyage de plusieurs jours,
voire d’une ou deux semaines, est fondé sur des visites
quotidienne avec un déplacement permanent du lieu d’étape.
Cette pratique peut se faire
dans plusieurs registres : en haut de gamme avec une étape
organisée d'avance. dans un hôtel confortable, ou un arrêt
à midi dans une table recommandée. La journée est alors
fortement rythmée par ces deux exigences. et l'organisation
des visites présente un net effet de proximité vis à vis
de l'hôtel (celui ci est toujours choisi à l'intérieur du
Mont ou dans le centre quand l'étape se place dans une ville).
En bas de gamme, le voyage
s'effectue avec des étapes improvisées que le visiteur gère
avec des solutions de secours (camping, parfois couchage
dans la voiture).
L’excursion pendant un séjour
dans la région :
La famille « fait » la Normandie.
comme elle fait une autre année les Alpes. le Massif Central,
ou l'Alsace. Le séjour dure de trois à quatre semaines.
et il se fait en un lieu fixe meublé ou camping (ce dernier
avec un équipement sophistiqué).
Les vacances présentent deux
types de journées:
- la plupart d'entre elles
offrent un mélange de repos et d'hygiénisme et sont marquées
par des signes ostentatoires de la vie au plein air comme
des vêtements spécifiques (short ou jogging, tennis) ou
des activités molles (jeux de boules, volley baIl, barbecue,
promenades courtes...). Le discours dominant est la santé
et le repos;
- une fois par semaine. une
journée est consacrée à une excursion. souvent dans un «
haut-lieu » de l'imaginaire du groupe social. Le Mont sur
ce plan est comparable à la Mer de Glace et au Mont Blanc
ou encore aux cols du Tour de France. La motivation est
la curiosité : on vient « Ie voir », confronter la réalité
avec l'image si connue d'avance. mais dont malgré tout il
faut s'assurer. Un regard d'ensemble peut d'ailleurs suffire.
Cette journée d'excursion manifeste une grande vacuité dans
l'emploi du temps et son rythme est peu intense.
Le Mont du jour de pluie :
Une variante du cas précédent
est l'excursion du jour de mauvais temps quand la famille
séjourne sur la côte normande ou bretonne, et quand la pluie
ou le vent la dissuadent d'aller a la plage.
Une visite du Mont peut donner
un sens a la journée, sur le même mode qu'une excursion
au Cap Fréhel et au Fort Lalatte, ou qu'une journée à Saint
Malo. Les pratiques sont proches de celles d'une excursion
pendant un séjour, avec peut-être davantage de vacuité encore.
L’annexe d’une excursion :
Un détour par le Mont peut
enrichir une journée d'excursion dont l'objectif premier
est autre : Saint Malo, ou la mer par exemple. Ce type de
visiteur est surtout un familier du lieu, habitant de la
région ou possesseur d'une résidence secondaire en Bretagne.
Le mécanisme ici est différent
de l'excursion au Mont il s'agit parfois seulement de passer
devant le monument ou d'y faire une courte étape. de l'ancrer
dans une pratique de familiarité. sur la longue durée.
Le tourisme régionnal :
Les habitants de la région
viennent au Mont pour montrer le monument à la famille ou
aux amis en visite chez eux. L'organisation de cette excursion
fait partie du bien recevoir, au même titre que la sophistication
des repas ou l'attention permanente aux invités. L'excursion
participe aussi à une occupation complète du temps de séjour,
qualité nécessaire a la convenance de l'accueil.
La visite au Mont est toujours
d'une journée, avec l'arrivée en fin de matinée, et le départ
en milieu d'après midi. La visite de l'abbaye semble rare,
parce que les régionaux la connaissent déjà et parce que
l'entrée est perçue comme coûteuse.
Pendant tout le séjour au Mont,
la discussion est l'activité dominante, avec une part de
commentaires sur ce qu'il y a a voir et de récits sur le
lieu. Le reste de la joumée est consacré à d'autres visites
locales.
La fête annuelle :
Une pratique différente de
la précédente est la visite que les régionaux d'origine
rurale font une fois par an, au Mont. Ce déplacement ponctue
toujours à une même date l'une des quelques grandes fêtes
qui sont réellement chômées dans l'année (le 15 Aout, l'Ascension,
la Toussaint).
La foule n'est pas perçue comme
une gêne peut-être est elle même pour partie ce que l'on
vient voir. La visite est fortement ritualisée, avec un
repas pris dans le Mont, ou une traversée de la grève, ou
une messe.
Le mini voyage :
C'est une extension du déplacement
de la joumée, pour découvrir un lieu. Mais elle concerne
des visiteurs qui habitent un peu loin et qui doivent passer
une nuit hors de chez eux .C'est encore une excursion, mais
c'est en rnême temps déjà un voyage avec une part de dépaysement
il faut des bagages, il faut se préoccuper de la nuit, avec
l'incertitude qui s'attache à la recherche d'un hôtel. Ou
encore effectuer un long trajet en voiture.
Le temps disponible est peu
mesuré. avec une grande vacuité de la soirée, s'il y a couchage
sur place. On trouve dans ce public des Parisiens, des habitants
du Sud de la Bretagne. ou du Centre de la France. La présence
d'un pont. à l'occasion d'une fête est souvent le prétexte
de cette sorte de déplacement.
Les cars de province :
Les agences de voyage de province,
mais aussi les clubs, les associations, les comités d'entreprise,
organisent des déplacements en cars, qui sont une sorte
de voyage de courte durée. L'offre correspond soit à un
thème (par exemple les lieux religieux de la Normandie),
soit à une découverte régionale (la Bretagne, incluant le
Mont Saint Michel), soit à un haut-lieu, soit enfin à plusieurs
thèmes à la fois (le Mont, Saint Malo, et Jersey).
Le rythme de la joumée est
dominé par l'importance des repas, par l'anticipation du
départ et de manière générale par la prégnance de l'horaire.
Une réelle passivité est perceptible, induite par le poids
de l'organisation. Ce sont les temps d'attente qui dominent,
et ceux du regroupement.
Les comportements individuels
qui peuvent s'observer sont ceux que révèle tout groupe
: les grégaires, les dissipés railleurs, les retardataires
endémiques, les studieux, les exclus...
Une forme particulière de cette
pratique se développe actuellement c'est le déplacement
peu coùteux, parce que sponsorisé par une vente. La formule
vient d'Allemagne et de Suisse.
Le troisième âge :
Une forme particulière de ceci
est le tourisme du troisième âge en car. Il est dominant
dans l'entresaisons. Les pratiques individuelles varient
essentiellement en fonction de deux paramètres
- la durée de l'étape au Mont,
qui dépend de la longueur du voyage. et des autres arrêts
de la joumée (cette durée est généralement courte)
- la mobilité physique de chaque
visiteur.
La recherche d'insolite (mais
sans aléas, d'où le voyage organisé), la rupture avec le
quotidien, le meublement d'une partie de la vie devenue
sans aspérité, mais surtout l'envie d'être en compagnie
prédominent ici: les participants se fondent résolument
à la vie du groupe et à ses rituels.
Les scolaires :
Il y a une saison pour les
voyages scolaires en car: de Pâques à fin juin. Les déplacements
à l'occasion des jumelages sont un cas fréquent. Les comportements
varient suivant l'âge. Ils manifestent souvent des regroupements
informels, présentant, particulièrement chez les adolescents,
des grandes apparences de désoeuvrement et d'ennui (ce dernier
est d'ailleurs tout à fait démenti par les intéressés).
Découvrir la France :.
Le Mont Saint Michel est l'un
des grands lieux qu'un étranger visite à l'occasion d'un
voyage d'une semaine ou deux en France ou en Europe. Les
autres lieux de la même nature sont les Chateaux de la Loire,
Versailles, l'Océan (à Deauville ou à Saint Malo).
Ce voyage, organisé par des
agences spécialisées, se fait en car, au départ de Paris.
En ce qui conceme le Mont, il doit s'agir d'un déplacement
de la journée.
La découverte savante :
Un public particulier recherche
une découverte savante de l'architecture du Mont. La visite
de l'abbaye est le moment privilégié du voyage celui qui
lui donne son sens.
Ce visiteur présente une forte
autonomie, avec une pratique aisée des instruments du voyageur
informé : les guides touristiques ou gastronomiques, les
cartes, les livres de références sur l'histoire du lieu.
On repère à l'évidence ce visiteur par ses achats dans les
librairies de l'abbaye.
Il est libre de son temps.
Sans doute ne revient-il qu'à de longs intervalles sur le
même site la connaissance est un cheminement cumulatif et
systématique. Ce touriste se rencontre toute l'année mais
il préfére évidemment les saisons hors de la foule, autant
pour des raisons d'élitisme que de commodité.
Le jeune couple :
Le Mont Saint Michel est un
lieu où la singularité de l'espace permet un voyage de la
séduction, pour un couple récemment formé, légitime ou non
: voyage loin des autres, les yeux dans les yeux
Ce voyage est de la même nature
qu'un court séjour à Deauville pour marcher pieds nus dans
le sable, ou dans une auberge au bord de la Marne.
Le séjour, qui est d'une fin
de semaine, ou d'une fin de semaine prolongée, veut se placer
hors du temps: il est consacré à la déamhulation dans le
site, aux repas, à la découverte ensemble de choses étonnantes
ou fugitives, le mascaret, les oiseaux, la lune sur la grève
brillante…
D'après un essai de typologie
du visiteur. Mission Mont Saint-Michel. DDE de la Manche.
BP 496. 50006 Saint-Lô CEDEX
LE RENOUVEAU CONTEMPORAIN:
RESTAURATION OU RENAISSANCE?
Les écrivains « romantiques
» remirent à l'honneur le moyen âge. L'art de ces temps
anciens les fascinait. Car l'inquiétude religieuse n'en
était jamais absente. Le Mont Saint-Michel profita de ce
large mouvement intellectuel. Son architecture semblait
un pari à l'impossible, une gigantesque chimère. Théophile
Gautier analyse ses impressions
« Toute cette architecture
s'élance avec une ardeur d'escalade que les siècles n'ont
pas refroidie et semble vouloir prendre d'assaut la montagne
qu'elle couvre. Le génie grec cherchait la figure horizontale,
et le génie gothique la ligne perpendiculaire, comme s'il
eût essayé d'atteindre et de percer le ciel. L'un exprimait
le calme, l'autre l'inquiétude » (1).
L'écrivain décrit aussi son
plaisir étrange, car les prisons donnaient encore au monument
une grandeur tragique
Une visite au Mont Saint-Michel
est un plaisir du même genre que celui qu'on prend à lire
un roman d'Anne Radcliffe ou à feuilleter Ces étranges eaux-fortes
dans lesquelles Piranèse égratignait sur le vernis noir
ses cauchemars d'architecture » (2). Les écrivains du XIXe
siècle vinrent nombreux au Mont, qui, ainsi trouva souvent
une place dans leurs écrits. Ils firent évoluer peu à peu
la sensibilité collective. Le surhumain, le cyclopéen, le
fantastique ne furent plus méprisés par les hommes. Les
vieilles réticences de l'âge classique s'évanouissaient.
Le monastère montois pouvait être désormais admiré par les
foules.
Car un phénomène nouveau, le
tourisme, profita, à la fin du XIX siècle, à l'île normande.
Les riches seigneurs, et les esprits curieux, ont toujours
voyagé. Mais ils préféraient l'Italie ou la Terre Sainte.
Les pèlerins vinrent longtemps à l'abbaye; et dès 1865,
deux ans après le retour au culte de l'abbatiale, un pèlerinage
du diocèse de Coutances y fut organisé. L'afflux des touristes
prit malgré tout une autre ampleur. Les nouveaux moyens
de transport, le chemin de fer, puis la voiture, et même
l'avion, facilitaient les déplacements. Le monde entier
s'ouvrait à l'individu. En même temps, s'élaborait une civilisation,
où les « loisirs », les « vacances » avaient leur place.
Les voyages devenaient familiaux, au lieu d'être solitaires.
Toutes les classes d'âge étaient concernées, et non plus
seulement les jeunes gens ou les gens jeunes. La perspective
cessait d'être religieuse, et devenait simplement culturelle.
Changer de paysage, changer d'époque, changer de monde le
« dépaysement » devenait la fin majeure des voyages. Enfin,
la mer attira de plus en plus les hommes. Le Mont jouissait
d'un site incomparable. L'Océan ajoutait à sa beauté la
grandeur de ses légendes.
Toute une vie originale s'élabora
grâce au tourisme. Un « groupe » se créait, petite société
éphémère. Il naît pour la simple visite de ce que les civilisations
considèrent comme leurs « hauts lieux ». Il a ses règles,
ses habitudes, ses joies et ses ennuis. Il ne laisse pas
l'individu solitaire, dans le dédale de la culture
Renouveau « gothique » et tourisme
naissant attirèrent des foules. La vie du Mont changea.
Il fallut d'abord accueillir
les voyageurs. La ville, au pied du rocher, s'y consacra.
Des hôtels s'installèrent dans les vieilles maisons des
siècles antérieurs. Les boutiques et les restaurants revinrent
y animer les rues. Toute la vie du littoral fut d'ailleurs
transformée. L'élevage, la polyculture, la pêche subsistèrent,
avec quelques petites industries. Mais la vocation touristique
s'affirmait dans les villages et les villes des alentours.
Il fallut aussi restaurer l'abbaye.
Après des siècles d'abandon, elle menaçait ruine. Les Mauristes,
puis l'administration pénitentiaire l'avait défigurée. Une
idée anima chacun : faire renaître les édifices médiévaux,
et, au besoin, les recréer. Ainsi commença une oeuvre de
géant qui s'est prolongée jusqu'à nos jours.
Construire un monastère sur
ce rocher cerné par la mer était une gageure. Pour plaire
à Dieu , aux moines et aux pèlerins, les hommes du moyen-âge
osèrent cette audacieuse idée de pierre, et des siècles
de persévérances, défiant les guerres (Cent-Ans) et les
catastrophes naturelles (incendies, effondrement …), achevèrent
cette silhouette d’orgueil, de vertige et de rêve. C’est
certainement un peu pour tous cela que le Mont Saint-Michel
attire aujourd’hui plus de trois millions de visiteur par
ans.
Extrait du Mont Saint-Michel
de Lucien Bély édition ouest France 1978
Statistique de Fréquentation
1850 : 5 000 visiteurs /an
1910 : 80 000 visiteurs/an
1930 : 130 000 visiteurs/an
1960 : 300 000 visiteurs/an
1996 : 3 000 000 visiteurs/an